• L’arbre qui brûle – B.Brecht

    À travers le brouillard du soir, rouge buée,

    Nous vîmes, rouges, roides, des flammes

    S’élancer fumantes contre le ciel noir.

    Dans les champs, là-bas, dans le calme lourd,

    Crépitant,

    Brûlait un arbre.

    Pétrifiées se dressaient les branches

    Noires dans la danse

    Folle, rouge, des étincelles.

    Traversant le brouillard, brûlait le flot du feu.

    Sinistres, sèches, les feuilles folles

    Allaient dansant, hurlant de joie, libres, se consumer

    Moqueuses autour du vieux tronc.

    Cependant, grand et calme, illuminant la nuit,

    Vieux guerrier las, las à mourir,

    Royal pourtant dans sa détresse,

    Debout, l’arbre brûlait.

    Et soudain il dressa ses branches pétrifiées et noires

    Très haut fuse et jaillit la flamme pourpre…

    Très haut contre le ciel un instant il se dresse.

    Puis le tronc, dans la ronde rouge des étincelles,

    S’écroule.

    Bertolt Brecht, 1913.

    Traduit de l’allemand par Bernard Sobel

    Poèmes, Tome 2

    L’Arche, 1965

    Der brennende Baum

    Durch des Abends dunstig roten Nebel
    Sahen wir die roten, steilen Flammen
    Schwelend schlagen in den schwarzen Himmel.
    In den Feldern dort in schwüler Stille
    Prasselnd
    Brannte ein Baum.

    Hochauf reckten sich die schreckerstarrten Ãste
    Schwarz, von rotem Funkenregen
    Wild und wirr umtanzt.
    Durch den Nebel brandete die Feuerflut.
    Schaurig tanzten wirre, dorre Blätter
    Auf jauchzend, frei, um zu verkohlen
    Höhnend um den alten Stamm.

    Doch still und groß hinleuchtend in die Nacht
    So wie ein alter Recke, müd, todmüd
    Doch königlich in seiner Not
    Stand der brennende Baum.

    Und plötzlich reckt er auf die schwarzen, starren Ãste
    Hoch schießt die Purpurlohe an ihm auf –
    Hoch steht er in dem schwarzen Himmel eine Weile

    Dann kracht der Stamm, von Funken rot umtanzt
    Zusammen.

  • Latrine – Günther Eich


    Au-dessus de la fosse puante,
    papier plein de sang et d’urine,
    dans un essaim de mouches étincelantes,
    genoux pliés je suis accroupi,

    les yeux fixés sur des rives boisées,
    des jardins, un bateau échoué.
    Dans la boue de la pourriture
    claque la crotte pétrifiée.

    Fous à mon oreille sonnent
    des vers de Hölderlin.
    Des nuages de neige pure
    se mirent dans l’urine.

    « Pars donc et va saluer
    la belle Garonne — »
    Sous les pieds mal assurés
    les nuages flottants s’en vont.

    Über stinkendem Graben,
    Papier voll Blut und Urin,
    umschwirrt von funkelnden Fliegen,
    hocke ich in den Knien,

    den Blick auf bewaldete Ufer,
    Gärten, gestrandetes Boot.
    In den Schlamm der Verwesung
    klatscht der versteinte Kot.

    Irr mir im Ohre schallen
    Verse von Hölderlin.
    In schneeiger Reinheit spiegeln
    Wolken sich im Urin.

    » Geh aber nun und grüße
    die schöne Garonne — «
    Unter den schwankenden Füßen
    schwimmen die Wolken davon.

    traduits par Hans Hartje et Claude Mouchard

  • Ernst Jandl

    en moi depuis lors

    chaos et ordure

    et dans mon écriture

    retour à l’envoyeur.

  • INVENTAIRE – Günther Eich


    Ceci est mon bonnet,
    ceci est mon manteau,
    voici de quoi me raser
    dans le sac en tissu.


    Boîte de conserve :
    mon assiette, mon bol,
    dans le fer-blanc j’ai
    gravé le nom.


    Gravé avec, là, ce
    clou précieux
    que j’abrite
    des yeux avides.


    Dans le sac à pain il y a
    une paire de chaussettes en laine
    et des choses que je
    ne révèle à personne,


    et la nuit pour ma tête
    ça sert d’oreiller.
    Le carton, là, est
    entre moi et la terre.

    La mine de crayon
    est ce que j’aime le plus :
    le jour elle m’écrit les vers
    auxquels la nuit j’ai songé.


    Ceci est mon carnet,
    ceci est ma toile de tente,
    ceci est ma serviette,
    ceci est mon fil.


    INVENTUR


    Dies ist meine Mütze,
    dies ist mein Mantel,
    hier mein Rasierzeug
    im Beutel aus Leinen.


    Konservenbüchse :
    Mein Teller, mein Becher,
    ich hab in das Weißblech
    den Namen geritzt.


    Geritzt hier mit diesem
    kostbaren Nagel,
    den vor begehrlichen
    Augen ich berge.


    Im Brotbeutel sind
    ein Paar wollene Socken
    und einiges, was ich
    niemand verrate,


    so dient es als Kissen
    nachts meinem Kopf.
    Die Pappe hier liegt
    zwischen mir und der Erde.


    Die Bleistiftmine
    lieb ich am meisten :
    Tags schreibt sie mir Verse,
    die nachts ich erdacht.


    Dies ist mein Notizbuch,
    dies meine Zeltbahn,
    dies ist mein Handtuch,
    dies ist mein Zwirn.

    traduits par Hans Hartje et Claude Mouchard

    https://po-et-sie.fr/wp-content/uploads/2018/08/32_1985_p3_17.pdf